Notez que je nétais pas un chômeur anxieux. Jamais la déprime ne ma gagné. Perte demploi provoquée par la mise en faillite de mon patron qui était certain de pouvoir bientôt redémarrer sur de nouvelles bases, un homme dynamique, Verna, entreprenant ; à son avis les affaires restaient normales mais les clients payaient de plus en plus mal, largent ne rentrait pas et les banques refusaient de faire crédit. Mon licenciement était donc un mauvais coup du sort, je navais rien à me reprocher, les choses allaient sarranger ; dun côté jaccusais le système, de lautre je gardais confiance.
Confiance et espoir car jadore mon métier de typographe ; cest ma vie. A la fin de lapprentissage chez lui, Claude Verna ma tout naturellement compté au nombre de ses ouvriers et cela durait depuis trois ans. Jaméliorais progressivement ma formation en suivant des cours du soir sur les questions dorganisation, calcul des prix de revient, gestion de stocks, etc. Jétais plein denthousiasme et, pendant les absences de Claude, prenais les décisions à sa place, un peu comme un associé laurait fait.
Pour moi, limprimerie nest pas quun métier : cest un art. La plus généreuse invention des hommes. Jadmire luvre de Bodoni, par exemple, le champion du beau dans la création de ses immortels caractères. Quel génie !
Les livres qui sortaient de nos presses pour le compte dun éditeur connu, jen gardais un exemplaire. Il y en a dix-sept, plusieurs récits de voyages et des romans. Chômeur, je me suis mis à les lire lun après lautre, prenant tout mon temps. Cela a encore renforcé ma fierté professionnelle. Je me disais que ces ouvrages devaient sans doute courir le monde et figurer dans les vitrines des libraires. Et cest moi qui leur avais donné le jour ! Ils sont mon uvre autant que celle des auteurs. Cela me donnait des moments dexaltation amplifiée par ma solitude. Je les retournais dans mes mains, les caressais comme un sculpteur amoureux dune statue. Sur létagère, ils formaient un ensemble témoignant de ma place dans la société. Je midentifiais. Je voyageais avec les explorateurs, je suis même entré dans un roman de Balzac comme si jen étais le personnage réel.
Au cours dun de ces entretiens périodiques, le préposé à loffice de placement ma reproché dêtre passif : « On ne vous voit nulle part, vous vous isolez. Nous sommes sans nouvelle de la faillite Verna, il faut penser sérieusement à votre réinsertion sociale. Vous mettre en avant, voir du monde. Statistiquement, le nombre demplois retrouvés par des contacts personnels représente un pourcentage élevé. Bien des affaires se traitent dans les bars, vous savez. »
Cest effectivement dans une boîte de nuit que jai rencontré Nadine. La quarantaine, seule ; elle observait les gens et personne ne soccupait delle. Je lai invitée à danser parce que cela se fait, mais elle a préféré quon reste assis « pour causer un peu ». Elle parlait de choses et dautres, juste pour entretenir la conversation tout en regardant à gauche et à droite. Une sorte de connivence sétablissait entre nous. Au moment de boire le dernier verre, jai mentionné ma situation actuelle. Elle a éclaté de rire : « Que le monde est petit ! » Son mari est imprimeur, il aurait vraiment besoin de quelquun pour le seconder car on le voit de jour en jour plus soucieux, renfermé. Elle veut lui parler de moi. Cest une imprimerie de taille moyenne qui édite un courrier hebdomadaire pour sa région. La petite ville de T. nest pas loin ; au début, dit-elle comme sil y avait un sous-entendu, je pourrais garder mon domicile ici.
Le mari ma reçu la semaine suivante et nous avons passé presque deux heures ensemble. Jai eu un plaisir fou à retrouver lodeur de la salle des machines. M. Glorin me dévisageait amicalement comme si tout était convenu davance. Ce nest pas à proprement parler quelquun du métier, il est arrivé là par son mariage. Les affaires sont administrées par M. Pallu. « En somme, mon homme de confiance car il connaît parfaitement la profession » dit Glorin, ajoutant quil avait dû sabsenter jusquà midi. Je lui serai rattaché pendant la période de mise au courant et ensuite serai officiellement le bras droit du patron.
A létage se trouve la rédaction du Courrier. Là règne un désordre rayonnant : des documents empilés partout, des cartons dans les coins, des fiches de rappel épinglées aux parois. La secrétaire nous sert du café dans des gobelets. Le rédacteur est à peu près de mon âge, je ne sais pas pourquoi javais imaginé un vieux bonze. Il remplit toutes les fonctions : choisit les articles, en rédige un ou deux chaque semaine, fait les démarches auprès des annonceurs, surveille la mise en pages
Le jeudi matin latmosphère est survoltée car on met sous presse laprès-midi. Xavier (il ma dit de lappeler par son prénom) ma serré chaleureusement la main : « Content de voir arriver un nouveau dans la maison ! »
Pour terminer, M. Glorin ma encore conduit à la librairie-papeterie qui leur appartient également. Cest la même entrée. La gérante, une blonde aguichante visiblement très sûre de soi, était au courant de ma venue.
Engagé à partir du 3 juin. Dès le premier jour, jai compris que Pallu ne me voyait pas dun bon il. Il ma piégé plusieurs fois et faisait tout pour me tenir à lécart. Ma chaise était coincée entre son pupitre et le radiateur. En fait, javais retrouvé du travail mais navais strictement rien à faire. Je passais mon temps à chercher des occupations. Chaque fois que je descendais voir les typos cela provoquait une réaction de sa part.
Avec le rédacteur du Courrier, cétait tout autre chose. Un gars épatant, Xavier ! A la fois très efficace et parfaitement détendu, gai, plein desprit. Nous avons bientôt pris lhabitude de manger ensemble à midi. Nous discutions de lavenir du journal et de limprimerie. Passionné par son activité, il était persuadé que lon pourrait développer les affaires à condition de travailler mieux et surtout la main dans la main. Je dois dire que ses idées me séduisaient. A son avis, il devrait être possible de se lancer dans lédition en commençant par la publication des récits dArthur Visan, un globe-trotter quil connaissait bien et auquel il demandait des reportages. Nous partagions notre passion pour les livres ; il me passait des bouquins, je lui donnais des précisions techniques sur la typographie. Nos projets étaient dun enthousiasme écervelé.
Il ma fait rencontrer Arthur Visan, un gaillard de carrure puissante, dune présence extraordinaire. Quelquun qui a examiné le monde sous toutes les coutures. Il nous écoutait attentivement, posait des questions. Il aimait bien Xavier et a eu tout de suite pour moi une affection presque paternelle.
Avec M. Glorin, je navais jamais loccasion de parler de cela. Il continuait à me témoignait sa bienveillance amicale, mais nentrait dans aucun entretien de fond. Il voulait avant tout que je sois à laise et insistait pour que je prenne ma place. Une place en vue, répétait-il : « Il faut que les gens sachent que vous êtes là, quils vous voient et quils parlent de vous. »
C'est dans ce sens qu'un jour, il ma invité à venir avec lui et son épouse au vernissage dune exposition à lEspace Culturel. Le maire devait prononcer léloge de lartiste devant le gratin local. Jétais assez fier, il faut lavouer, dapparaître en public avec eux. Mais le mari nest finalement pas venu et je me suis retrouvé seul avec Nadine. Elle était très distante ; au cocktail qui suivit, elle ne ma présenté à personne. En sortant, jai voulu lui soutenir légèrement lavant-bras dans lescalier. Elle sest vexée : « Ne faites pas ça, voyons ! Tous les regards sont braqués sur nous. »
Le surlendemain, Glorin ma dit quil était pressé, en retard déjà pour un rendez-vous et avait oublié sa serviette à la maison. Cétait à deux pas et si je pouvais lui rendre service
Jai filé à leur villa. Nadine, entrebâillant la porte : « Vous ? Ne venez jamais ici, je vous linterdis. Mais quest-ce que vous croyez, enfin ? »
En réalité, je nai pas attaché dimportance à lincident. Elle était sans doute fâchée suite à cette maladresse dans lescalier de lexpo et puis, il faut admettre que cétait plutôt une heure indue. Nadine nétait pas mon problème, de toutes façons. Dailleurs le patron était parti quand je suis revenu ; affaire classée. A limprimerie, personne ne parlait de madame Glorin. Une seule fois, jai entendu Pallu dire à la belle de la librairie : « Elle se croit tout permis parce quelle a hérité la fortune de son père. » Cétait bien le genre du personnage hargneux ! Xavier disait fréquemment quon ne va pas passer sa vie dans les ragots, ça remplit bêtement la tête et nous, nous gardons toute la place pour nos projets davenir.
Il y eut également le cas de la réouverture dun restaurant Rue Massot. Glorin voulait se montrer parmi les premiers clients. Il minvita un soir pour dîner à trois, « entre amis » - avec sa femme, donc. Mais, alors que nous arrivions, elle a téléphoné quelle avait un mal de tête effroyable et sexcusait. Glorin a décidé sur le coup de renvoyer à une autre occasion et nous nous sommes séparés.
Pourtant, jinsiste, tout cela ne me tenaillait pas car je vivais dans un état denthousiasme presque délirant. La création du livre dArthur Visan (nous envisagions maintenant que ce serait le premier volume dune collection consacrée aux voyageurs marginaux) occupait toutes mes pensées. Je voulais en faire quelque chose de parfaitement réussi. Je préparais un choix de caractères, faisais des maquettes. Jy passais mes soirées et en rêvais dans mon sommeil.
Jusquau jour où Visan ma donné rendez-vous hors de la ville, au resto de lautoroute. Il voulait un endroit neutre et en même temps symbolique. Il sest pointé sur sa moto complètement équipée en vue dun nouveau départ pour dautres horizons.
Déjà en route, cétait sa première étape. Ou plutôt la dernière Dun parcours terminé « à tout jamais » selon ses propres termes. « Je veux que tu sois le premier à savoir que je repars, dit-il, jabandonne les lieux à leur triste sort ; vos projets sont illusoires, sans rapport avec le monde qui vous entoure. »
Il expliquait quil ne cherchait pas à se justifier mais voulait que ce soit clair. Le bruit des camions coupait ses phrases en morceaux. Des tranches de monologue. Finalement, il ne parlait plus de lui mais de moi : « Je testime beaucoup
jadmire ta passion pour les livres
tu es un artisan comme on nen voit plus
mais tu es un naïf stupéfiant
tu as été floué et tu ne ten rends pas compte
tu nas pas vu que la belle libraire est la maîtresse de Glorin
que Nadine ne supporte pas cette situation, elle court les boîtes de nuit pour les surprendre, prépare le divorce et sorganise
que Glorin veut se défendre en prouvant quelle a un amant de son côté car cest important dans une procédure judiciaire
garder limprimerie et laisser Pallu la diriger
»
Le roulement des trains routiers sur le bitume continuait à entrecouper ses phrases. Mon univers séparpillait dans ce fracas. Il était intarissable : « Tu nas rien vu
les pigeons sont myopes
tu nas même pas découvert que Pallu est loncle de la libraire
Xavier et toi, vous êtes des farfelus
la société, cest autre chose
voilà pourquoi jétouffe ici
je me tire
à vous deux maintenant
et bonne chance pour ta réinsertion sociale. »
Je lai écouté sans linterrompre, sans broncher. Nous nous sommes quittés en camarades de toujours.
Redescendant vers la ville, je roulais lentement et parlais très fort comme si on devait mentendre de partout. Jétais Rastignac en personne, sortant du cimetière et jetant un défi à la société entière : « Floué, daccord. Mais cela ne se passera pas ainsi. Vous allez voir ce que cest, une réinsertion sociale. Nadine devra sexpliquer. Glorin se réveillera en sursaut. Pallu va souffrir. Ils seront tous au pied du mur et moi aussi dailleurs. »
© Georges Dufaux pour Global French Language