Compréhension écrite
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Texte : Premier voyage
Nous montons dans un compartiment de troisième classe pour « dames seules », comme lindique, sur lune des fenêtres, la maladroite image dune femme indienne.
Depuis deux ans, je voyage bon marché, non seulement par mesure déconomie, mais pour observer le fourmillement dêtres humains qui mentourent, car jai rarement loccasion dêtre avec eux. Bien que sans possibilité déchanges, mes voisines sont bienveillantes.
Petite prisonnière dun foulard noué, Ti-Puss est bien légère en vérité et immobile, repue dun repas de viande crue et le ventre tout rond. Il fait déjà sombre. Je métends sur le banc, sans bouger afin que le sentiment de sécurité permette à la chatte de sendormir, ce quelle ne manque pas de faire rapidement, blottie contre ma cuisse, après avoir émis un ronron de politesse.
En face de moi, deux grosses femmes, vêtues de coton blanc, arrangent leurs paniers et leurs récipients de laiton vissés sur leur réserve deau. Elles ont tôt fait de glisser sous elles leurs pieds nus et de se mettre à bavarder.
Lune delles doit être une veuve, ses cheveux gris étant rasés sous les plis de son sari (1). Toutes eux me regardent dun air méfiant, sans doute à cause de mes pantalons que je considère cependant comme plus décents quune robe é leuropéenne dans ce pays où les femmes cachent leurs jambes jusquaux chevilles.
Notre train omnibus avance lentement dans la nuit déserte jusquà Villupuram (2), sur la ligne principale Madras-Madura. Là, il me faut prendre dassaut le train direct dont on savait quil, était bondé au départ déjà. Les passagers de première classe eux-mêmes, qui ont réservé leurs places à Villupuram, doivent presque se battre pour les prendre. Les voyageurs trop nerveux choisissent de se rendre à Madras un jour à lavance pour prendre le train à sa formation.
Le porteur coolie joue un rôle très important. Sil nest pas très dévoué, on risque dattendre douze heures larrivée du train suivant. Dès que lexpress ralentit, le mien me désigne un compartiment quil juge « possible » et me paraît surpeuplé. Sur sa tête, il porte ma valise, ma chaise longue, ma literie, ma machine à écrire et un bidon contenant ma batterie de cuisine. Evitant habillement la foule sur le quai, il parvient à suivre le compartiment quil a choisi.
A larrêt du train, vient le moment redoutable de se frayer un chemin en ignorant les cris, les larmes, les crises de nerfs et les insultes de ceux quon bouscule. Pouce par pouce, jarrive jusquau marchepied, puis enjambe des ballots, des bébés et des paniers, pour rejoindre enfin mon coolie qui, après avoir lancé mes bagages par la fenêtre, a emprunté la même voie ! Je le paie. Il veut davantage dargent et mes cris se mêlant à ses lamentations ajoutent au désordre.
Les victimes dérangées tentent de garder leurs positions. Je massieds sur ma valise, essuie mon front et mon cou ruisselants et enfin je puis apaiser par des mots magiques ma petite chatte.
Elle est pareille aux bébés en pleurs, détestant les cris, les luttes et les gestes de colère qui nous environnent et tente de séchapper, de sorte que je lautorise à jeter un coup dil sur le monde extérieur. Apeurée, elle roule des yeux aux pupilles dilatées, rabat les oreilles et hume toutes ces odeurs étrangères.
Son flair lui signale quelque nourriture cachée plus savoureuse que les biscottes que je lui tends et elle miaule pour implorer la satisfaction dune curiosité excitée par la foule. En voyant sa tête triangulaire, les mères sexclament ; « Poonakutti » ! et leurs bébés de se taire. Deux hommes, prêts à se battre, les moustaches noires au-dessus dimmenses bouches, les cheveux noués sur la nuque, le regard de feu, se mettent à rire dun commun accord. Epuisée, me détendant enfin, je massoupis jusquà ce quune crampe me force à changer de position.
Dasprès Ella Maillart
« Ti-Puss »
(1) sari = vêtement indien
(2) nom dune ville
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